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Syndicat Potentiel Strasbourg

Lieu de création, de rencontres et d'expériences artistiques

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Une politique potentielle

Syndicat Potentiel - décembre 1999 - publié précedemment dans 02, janvier 2000

Le syndicat potentiel est un regroupement à la fois précis et flou d'artistes, de groupes d'artistes ou de personnes impliquées d'une façon ou d'une autre dans l'art contemporain. Ce regroupement est précis et flou car personne aujourd'hui n'est capable de définir entièrement ce qu'est un artiste : dans un premier sens, sont artistes ceux qui en ont le statut (juridisme) et dans un autre, ceux qui se déclarent tels (spontanéisme). Ce flou est tout chargé de potentialités à la fois sociales, politiques et esthétiques émergeant consécutivement aux mouvements de désenchantement de l'art, d'intégration de la créativité dans le capitalisme tardif (post-fordiste), et à la dissémination des lieux et des capacités de création intellectuelle et artistique. Pascal Nicolas-Le Strat (Une sociologie du travail artistique, L'harmattan, 1997) dessine bien ce terrain problématique alliant à la crise de la conception élitiste de la création ou du créateur, et à la démocratisation des savoirs, des talents intellectuels et artistiques, l'émergence d'un travail créatif ou intellectuel diffus intégré à la fois comme nouveau gisement de productivité dans le capitalisme post-fordiste (mobilisation de la subjectivité, de la puissance de signification dans les relations de services ou les productions immatériels) et comme revendication, pour des individus ou des groupes ne voulant pas ou ne pouvant pas s'intégrer dans les nouvelles normatisations du travail, ou visant à développer et à organiser leurs propres capacités créatives ou intellectuelles. Simultanément à la croissance des chiffres du chômage depuis une trentaine d'années, en effet, on assiste en France à une croissance significative du nombre des associations, et à une forte hausse d'étudiants dans les écoles d'art, les universités. Cependant au sortir de ces formations, de nombreux chercheurs et artistes ne peuvent obtenir d'aides ou d'emplois correspondant à leurs compétences et vivent du RMI ou de petits boulots très mal payés (chercheur en physique travaillant chez Mac Donald, artistes travaillant chez Pizza Hut?). Les individus et groupes ne pouvant pas ou refusant de s'intégrer dans ces conditions développent différentes formes de production non hiérarchique de connaissances ou de formes, des réseaux de transmission non formalisés, des 'laboratoires de recherche' menant des projets, poursuivant des actions, des expériences, en dehors des structures constituées de formation des connaissances et de la création, en dehors des structures administratives, privées ou publiques. C'est dans ce contexte général que viennent prendre forme les actions et les recherches des individus constituant le syndicat potentiel. L'objet des lignes qui suivent est de décrire les conditions de production d'une activité symbolique ne réduisant pas les individus à produire leur subjectivité, leurs valeurs, leur image de soi ou du monde comme marchandises. Il est aussi de dessiner une plate-forme de représentation et d'action aux personnes du syndicat potentiel, de mettre en oeuvre des positions esthétiques, une politique (potentielle), une économie (potentielle) - et en abordant réflexivement ce dans quoi la plupart d'entre nous sont impliqués : une multiplicité d'activités (artistiques, alimentaires, familiales, militantes, etc.) et une diversité de conditions ou de statuts (femme, homme, artiste, chômeur, salarié, indépendant - vacataire, prestataire, temporaire -, étranger, français, etc.).

FORMES IMPLICITES AUX RAPPORTS SOCIAUX ET PROFESSIONNELS

Certains artistes du syndicat potentiel vise à figurer les formes implicites à la production de notre monde environnant : selon eux, nous ne voyons pas et avons de la difficulté à nous représenter les organisations économiques et sociales, les flux de matières et d'argent, présidant à l'apparition des chaussures que nous portons; nous ne percevons pas les réseaux, les procédures techniques, les règles et les normes et tout le travail humain contribuant à l'éclairage des rues. Et quand nous entendons le mot BNP ou le mot ONU, nous n'avons généralement en tête qu'une forme générale et unifiée dissimulant sous son apparente simplicité la multitude de connexions et des sous-organisations les constituant. Soupçonnant que les acteurs eux-mêmes ne se font aucune représentation générale de ce dans quoi ils s'impliquent, de ce sur quoi ils émettent des jugements ou qu'ils utilisent dans leur vie quotidienne ou dans leur travail, ces artistes pensent utile, nécessaire et esthétiquement pertinent de faire un travail de clarification et de mise en représentation de ces organisations (organigrammes, tableaux de données). D'un autre point de vue, ces mêmes artistes visent à interroger les esthétiques instrumentales, moyens de coercition déterminés par des objectifs de rentabilité ou d'efficacité: dans un premier sens, ces esthétiques regroupent les formes de normalisation esthétiques qu'on pourrait appeler 'professionnalisation des attitudes et des comportements'. Dans de très nombreux métiers et notamment dans celui des hôtesses (sourire, maintien, regard, ton), des banquiers (costume, ton, capacité d'estimer des mesures, des rapports entre des nombres), des médecins ou des éboueurs, des caissières ou des ouvriers dans certaines usines (uniforme, normes d'hygiène) de telle esthétiques sont instituées intentionnellement pour accroître la rentabilité ou l'efficacité, ou se constituent progressivement, au fil du temps, à la manière des traits constitutifs de notre culture. Dans un second sens, les esthétiques instrumentales regroupent les pratiques de propagande et notamment certaines pratiques de presse ou certaines formes publicitaires visant à instaurer (construction d'une image de marque) ou à renforcer une position dans un rapport de force (faire valoir SKIP plutôt qu'ARIEL à qualité égale).De ces esthétiques nous voulons avoir une approche à la fois analytique et critique, et évaluer les rapports de domination et les institutions instrumentalisantes de l'imaginaire qu'elles impliquent. Nos rapports sociaux, économiques et politiques sont ainsi remplis de formes implicites : leur représentation est un préalable à l'opinion politique et à l'action. En trouvant une forme à ces réalités sociales ou techniques non perceptibles immédiatemment, le syndicat potentiel pense pouvoir créer une capacité d'action sur ces réalités.

CRISE DES CATÉGORIES ET STATUTS MULTIPLES

Une société se constitue à travers certaines esthétiques : la façon dont elle classe, dont elle dispose dans l'espace, dont elle conçoit ses hiérarchies, ses ordres, ses partages (on peut ici renvoyer aux analyses de Jack Goody et notamment à 'La raison graphique' ou encore aux techniques et aux esthétiques de discrimination évoquées par Foucault). Un objet que l'on dit 'volé' est pris généralement pour tel et perçu selon ce qualificatif (tout comme s'il était nimbé d'illégalité!). En plaçant côte à côte le même objet dont l'un serait dit 'volé' et l'autre 'acheté', une différence subtile - d'ordre esthétique - s'attache à ces objets. De même, un objet posé à terre est souvent doté d'une moindre valeur que celui qui est posé sur une table, le sol renvoyant à la souillure et à la perte de valeur. Des différences d'ordre esthétique apparaissent donc à travers le statut économique d'un objet (être volé, acheté, emprunté, etc.), ou à travers certaines de ses positions dans l'espace, Des expériences d'ordre esthétique a contrario, apparaissent quand on joue avec ces statuts, qu'on remplace l'un par l'autre ('payant' par 'gratuit' ?), qu'on se risque à croire autrement aux règles sociales. Ainsi se dégagent une esthétique positive, d'une autre - subversive, révolutionnaire ou cynique - une esthétique négative, de crise et de mise en crise des règles constitutives du social. Si on ne s'attache plus aux statuts des objets mais à celui des personnes, on peut déclarer qu'un potentiel esthétique s'attache aux différents statuts sociaux. On peut prendre pour exemple, celui des deux artistes belges du syndicat potentiel, tout à la fois artistes et chômeurs. Nous nous sommes demandés de quelle façon ils pouvaient qualifier leur statut de chômeur comme activité artistique. Un artiste au chômage, c'est-à-dire ne travaillant pas, effectue toujours son activité artistique : donc il travaille. En se déclarant comme artistes ET chômeurs, ils affirment le chômage comme activité artistique : c'est en ce sens qu'ils occupent de façon permanente le Bureau de pointage de Saint-Josse à Bruxelles démontrant de cette façon que la responsabilité et l'initiative ne viennent pas avec le travail rémunéré, que le droit à un revenu, la production de soi et l'exercice de la citoyenneté ne peuvent plus dépendre de l'occupation d'un emploi (André Gorz, Misère du présent, richesse du possible, Galilée, 1997). En décidant d'intervenir dans un lieu qui ne nous appartient pas, ou nous n'avons aucune légitimité d'y être (nous 'n'appartenons'pas à ceux qui le fréquentent) des rencontres impossibles se réalisent. Et ces rencontres ne sont pas seulement médiatisées par le langage, mais par des silences, des rythmes, des gestes, des affects. Chaque lieu (une ANPE, une administration, une cour d'immeuble, etc.), quel que soit sa fonction, ouvre des rapports spécifiques entre les humains. Trois autres artistes du syndicat potentiel ont posés le problème différemment : étant invités par un Centre d'art contemporain d'Alsace à faire une exposition d'objets non destinés à la vente, et cette invitation ne générant aucun revenu à ces artistes, comment devaient-ils qualifier leur activité ? L'exposition a pris le titre de 'zone de gratuité', une telle zone répondant de façon ironique à la haute idée de la gratuité que devait avoir une telle institution pour faire travailler des personnes sans les rémunérer. Suite à cette exposition, une zone de gratuité à été installé de façon permanente à Paris : dans une telle zone, sont mis à disposition gratuitement (c'est-à-dire sans contrepartie d'aucune sorte) des biens, des propositions de services ou des informations. Cette zone est pour l'instant limitée : elle a plus une valeur d'exemple ou de direction de réflexion que d'expérience pleinement satisfaisante. Et si les médias s'y sont beaucoup interessés, les biens disponibles demeurent très limités, du fait de leurs capacités réduites d'opération. Néanmoins, une telle expérience, reprise par d'autre et étendue - pourquoi pas ? - dans un territoire donné, à la totalité des biens de consommation, depuis le logement jusqu'à la santé, en passant par la nourriture, les vêtements et les biens culturels, pourraient peut-être donner des preuves plus convaincantes de sa viabilité sociale, et lui donner des opportunités d'extension en dehors du seul champ de l'art et de ses franges. Ou peut-être faudrait-il préférer - s'il y avait à choisir -, le revenu universel qui, à un montant honorable, permettrait à des professionnels sans 'profession' (chômeurs ou artistes au sens spontanéiste du terme) de mener leurs activités, leurs recherches, d'avoir les moyens de survie acceptables pour cela et de leur dessiner une voie d'entrée dans la profession artistique ou culturelle.

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